Bleu-sel

Quelque part en juillet, au large du Havre, O. me parle des épaves qui gisent au-dessous de nous. Il raconte qu’un jour il a pêché un bout d’avion, et que des années après, ça n’avait toujours pas rouillé. Moi, ce matin, j’ai repêché un appareil photo, enfin, repêché c’est un bien grand mot, je l’ai trouvé à marée basse dans une flaque sur la plage, au-delà du bout du monde, là où l’on se baigne nu et où l’on se touche parfois derrière les rochers au soleil, d’ailleurs j’ai pris en photo les fesses couleur galet poli d’un homme qui marchait au bord de l’eau. C’est un vieux boîtier argentique Kodak, avec son film encore lové à l’intérieur comme un enfant dans sa serviette à la sortie du bain, et j’espère que ça n’aura pas rouillé non plus, que la pellicule pourra être développée, même s’il faut d’abord l’envelopper dans un plaid, la frotter, la réchauffer, l’essorer (existe-t-il des essoreuses à salade pour pellicules photo ?), tordre le négatif jusqu’à le faire pleurer, extraire la mer mais en laisser encore un peu, quelques traces, pour conserver un souvenir de l’eau salée. Alors peut-être que l’image pourra être sauvée, ou restera blanche, comme une image fantôme. Le sel a sa propre mémoire.

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